• Les Sources de la Touvre
  • En 1526, François 1er est à Touvre. Il connaît la contrée. IL est né 32 ans plus tôt à Cognac. Juste libéré de sa prison madrilène, il vient de conclure dans sa ville natale le pacte qui, espère t’il, lui permettra de récupérer ses deux fils, retenus depuis mars par Charles Quint. La pause qu’il s’autorise à Touvre révèle pourtant un autre souci : il veut connaître la profondeur de la source. Aussi ordonne t’il qu’on y descende un criminel qui, condamné à être pendu, ne risque rien de plus que de voir sa sentence exécutée avant l’heure, mais serait gracié s’il ressortait vivant de l’aventure souterraine.

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    « Le malheureux, raconte l’abbé Pierre Lescuras, curé de Touvre, consentit à être coulé dans une grande lanterne de fer garnie de vitres, et on utilisa à cet effet plusieurs brassées de cordes. Quand on l’eut retiré tout transi de peur et de froid, on lui posa quelques questions, mais ses réponses furent assez évasives. On rapporte qu’il se borna à déclarer qu’il avait été empêché d’aller jusqu’au bout par diverses pointes de rochers, et par de gros poissons qui s’étaient jetés sur la lanterne. A peine eut il fait cette déclaration que, ne pouvant plus respirer, il mourut sur le champ. »

    Pour ce qui est de l’origine de la Touvre, François Corlieu, procureur du roi à Angoulême, s’en remet à ce qu’en disent les habitants du lieu : « On tient au pays, explique t’il, que cette rivière est issue d’une autre moins importante qu’on nomme le Bandeac et qui, passant à une lieu (environs 15 km) de là le long de la Braconne, se perd en plusieurs endroits et se rend à la Touvre. » « La chose est vraisemblable, poursuit il, quand on sait avec certitude que la fontaine Aréthuse, s’enterrant en Elide, part ainsi de la Grèce et vient par dessus la mer Tyrrhénienne resurgir en Sicile ».

    Ces considérations géo-merveilleuses posées, le mystère de la Touvre n’est pas pour autant résolu. En effet, s’interroge l’auteur, « le seul Bandéac ne fait pas la Touvre, qui a six fois plus d’eau à elle seule que tout le Bandéac. » Alors ? Alors il faut croire que l’eau, ne trouvant ni puits ni fontaine pour se retirer, est retenu dans des cavernes et des fosses dont elle parvient à se dérober par vagues. Toujours est il que cette eau, « vive et froide au possible », rend la Touvre « merveilleuse fertile de bons poissons » :truites, anguilles et écrevisses s ‘y ébattent avec vigueur.

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    Deux siècles s’écoulent à un rythme plus agité que celui de la Touvre, et voici que Lisbonne se trouve être l’épicentre d’un tremblement de terre si considérable que trente mille personne au moins y périssent. Son onde de choc se propage bien au delà des frontières du Portugal : en Espagne, où l’une des conséquences est l’extinction du nom de Racine avec la disparition Cadix du petit fils du dramaturge : en Afrique du Nord, « une peuplade entière d’Arabes fut ensevelie dans les abîmes » ; et dans l’ensemble de l’Europe.

    Ce 1er novembre 1755, l’Angoumois n’est pas épargné. Une lettre parvenue d’Angoulême, et rapportée dans un ouvrage publié l’année suivante, rapporte « que le même jour qui a été si funeste au Portugal , on entendit à une lieu (d’Angoulême) un bruit souterrain ; que peu après la terre s’entrouvrit et qu’il en sortit un torrent chargé de sable de couleur rouge […] Plusieurs fontaines des environs d’Angoulême se troublèrent et leurs eaux baissèrent à tel point qu’on les crut prêtes à se tarir […] La Charente, ce même jour en un très court intervalle a baissé considérablement, puis est montée à une hauteur extraordinaire ».
    Selon un autre témoignage rapporté par le même ouvrage, « à une lieue d’Angoulême et près des ruines d’un ancien château qui appartenaient aux anciens comtes d’Angoulême, on voit un lac qui n’est pas fort étendu dans sa longueur et sa largeur, mais dont on n’a pu jusqu’ici trouver la profondeur, quoiqu’elle ait été sondée plusieurs fois. La tradition commune veut que le lac prenne sa source dans les eaux du Bandiat, petit rivière qui en est éloignée d’environ deux lieue, te qui effectivement a dans son cours plusieurs gouffres où les eaux se précipitent. »

    « C’est à la distance de dix toises (environ 20 km) de ce lac, poursuit le narrateur qui semble avoir recueilli des témoignages dignes de foi, que le premier du mois de novembre dernier, sur les onze heures du matin, un rocher fut brisé et entrouvert avec un bruit effroyable qui durait depuis quelques minutes : il en sortit un torrent dont le volume d’eau de plus de dix pieds (environ trente deux centimètres) de diamètre entraîna beaucoup de grosses pierres, des cailloux et quelques pièces de bois carrés, qui paraissaient avoir été garnies de fer par une rouille épaisse qui est encore attachée, ainsi que trois pieux de la hauteur de quatre pieds, propres pour du pilotis. Avant l’irruption de ce torrent, les eaux du lac étaient troublées et blanchâtres depuis près d’une heure ; [puis] elles reprirent leur couleur naturelle. Le torrent n’a fourni la même quantité d’eau que pendant deux jours, et a diminué peu à peu de façon qu’il ne coule presque plus. » De ce cataclysme qui marqua les esprits et ne fit qu’ajouter aux mystères qui entouraient la circulation souterraine des eaux et leur apparition quasi miraculeuse, on ne parlait pas de résurgence avant la fin du XIXe siècle.

    Pourtant ce qu’on a pris l’habitude « la source » ou « les sources » de la Touvre est en réalité un ensemble de quatre résurgences. La plus importante d’entre elles est le Bouillant, dont la surface est plus ou moins agitée par des remous caractéristiques et évolutifs suivant les saisons. La colonne d’eau descendante, qui provoque cette agitation, paraît moins puissante de nos jours qu’il y a un demi-siècle. Des textes datant de 1930 décrivent en effet un bouillonnement pouvant atteindre jusqu’à quarante centimètres au dessus de la surface de l’eau. La Touvre est célèbre par sa source (qui a d’ailleurs une fausse source ou résurgence), car elle naît brusquement d’une triple émergence : La Lèche, La font de Lussac et le Bouillant. La réunion de ces trois résurgences forme un débit d’autant plus imposant qu’il s’étale largement et paresseusement dans un lit peu profond, encombré de végétation aquatique.

    Le Bouillant
    Le Bouillant est une fosse de forme ovale d’une longueur de 40 m pour une largeur de 26 m, sa profondeur est de 15 mètres. Le côté sud est formé par un cône d’éboulis en forte déclivité et très envasé. La face nord se termine sur une étroite fissure au colmatage important. A l’ouest, une falaise verticale de 15 m de hauteur, au pied de cette falaise, dans son angle nord-ouest, les matériaux provenant du cône d’éboulis s’accumulent autour d’un puits verticale d’environ 2.5 m de diamètre et de 5 m de profondeur. C’est par l’orifice de ce puits que jaillit la trombe d’eau qui remonte à la surface en provoquant le célèbre bouillonnement. Ce conduit verticale dans lequel circule un très fort courant est alimenté à sa base par un couloir horizontal jusqu’à à la profondeur de – 45 m, là le couloir débouche sur un collecteur de 6 à 8 m de diamètre et de forte déclivité qui a été exploré jusqu’à – 148 mètres.

    Le Dormant
    Le Dormant se situe dans le prolongement du Bouillant. C’est une diaclase (cassure verticale et étroite) de 50 m de longueur et de 20 m de profondeur, dont les deux parois verticales ne sont distantes que de quelques mètres (9 m dans la plus grande largeur). Un grand cône d’éboulis, en provenance de la colline de Touvre, descend du nord. Le fond est encombré de branchages et de vase à travers lesquels filtre l’eau. L’importance des dépôts vaseux ne permet pas de réaliser une exploration minutieuse de cette résurgence.

    La Font de Lussac
    La Font de Lussac a ceci de curieux qu’elle est relativement récente, surgie, ainsi qu’il fut rapporté ci-dessus, lors du tremblement de terre de 1755 dont l’épicentre se trouvait à Lisbonne. Elle est aussi l’une des trois résurgences les mieux explorées. Située sur une diaclase d’orientation nord-sud, dont le sommet s’est éffondré, elle forme une fosse de 4.50 m de profondeur pour une longueur de 24 mètres. Elle est encombrée de gros blocs. De nombreuses fissures latérales sont les témoins d’une fragmentation importante, et les bords de l’effondrement sont recouverts d’une végétation luxuriante. Au fond de cette vasque s’ouvrent deux puits descendant jusqu’à une profondeur de 13 m. Ils débouchent sur une unique salle au nord de laquelle s’ouvre un petit couloir par lequel arrive l’eau sous pression. Ce couloir donne accès à la cote (- 21 m) à partir de laquelle il s’élargit brusquement en une cavité large de 3.50 m et haute de 10 mètres.
    Au delà de ce cône, le couloir s’évase de nouveau jusqu’à une plate forme située à – 25 m. Un dernier palier à – 35 m précède un puits dont la base se trouve à – 60 m. A – 70 m s’ouvre une diaclase verticale d’orientation est-ouest, perpendiculaire à l’axe général. Au fond de cette diaclase, à environ – 80 m, se trouve un couloir horizontal sur lequel débouchent deux puits verticaux. Le premier a été exploré jusqu’à – 110 m, le second jusqu’à – 125 mètres. Au niveau – 118 m se situe un boyau de 2 m sur 5 m, qui n’a pas été exploré, et dont la direction, plein sud, en amont du bouillant, semble se révéler très prometteuse en ce qui concerne la relation des trois résurgences. A – 142 m, les plongeurs rencontrent un important collecteur.

    La Lèche
    De nombreuses années durant, la Lèche fut exclue du réseau de la Touvre ; elle paraissait être plus particulièrement liée au bassin de l’Echelle et était définie comme une sous écoulement de cette rivière. Les dernières études géologiques et hydrologiques entreprises entre 1975 et 1977 dans le but de définir les périmètres de protection des sources de la Touvre ont permis de constater, par plusieurs colorations du Bandiat, que la lèche recevait elle aussi un certain apport provenant des pertes de cette rivière.
    L’arrivait d’eau de cette émergence a pour origine une vasque de 1.80 m sur 4 m qui présente, dans sa partie supérieure, un rétrécissement de 1 m sur 0.45 mètre. La trombe qui s’en échappe fait penser au Bouillant mais on débit est beaucoup plus faible (1 à 2 m3/S). L’eau de la lèche est une eau relativement pure utilisée pour l’alimentation de la pisciculture du « Moulin du Pontil ». Aussi n’est-il pas surprenant que dès le milieu du XIXe siècle, lorsque la ville d’Angoulême cherchait à s’alimenter en eau potable, le docteur Chapelle ait pensé à la Lèche beaucoup plus qu’à la Touvre.
    Depuis décembre 1995, cette cavité de la Lèche, qui avait été en partie comblée par des dépôts de moellons et autres matériaux de constructions, a été dégagée par MM Jean Michel Roux, Dominique Berguin et Erix Hagège, de l’Association spéléologique de la Charente. Ils ont alors pu mener leurs recherches jusqu’à 8.60 m de profondeur, débouchant dans une salle de 6 m de longueur sur 3 m de largeur, et profonde de 4 m à partir de la base de l’entrée. Cette salle se termine par un cône d’éboulis auquel ils vont bientôt s’attaquer. Des chiffres fantaisistes sont couramment énoncés au sujet de la profondeur des émergences de la Touvre. Voici les résultats d’études de sondages effectués en voguant sur ces émergences en canot pneumatique et à l’aide d’une sonde de 14 kilos (pour vaincre la violence des colonnes ascendantes) :
    - La Lèche : 2 mètres
    - La Font de Lussac : 12 mètres
    - Le Bouillant : 15 mètres
    - Le dormant : 6 à 19 mètres selon les endroits. Selon une croyance erronée, mais tenace, car elle nous a été rapportée avec insistance, le débit de la Touvre serait invariable. Une autre erreur consiste à attribuer à la Touvre un débit beaucoup plus considérable que celui existant. Voici de source sûre, les caractéristiques de la Touvre :
    - le débit varie de 3 à 20 m3 à la seconde avec une moyenne de 12 m3,
    - un « maigre » de 1.5 m3 fût enregistré en septembre 1929,
    - Une « pointe » exceptionnelle de 26 m3 fut enregistré en mars 1927. A cause de son parcours souterrain, la température de la Touvre ne subit pas de variations brusques. On a exagéré cette particularité (commune à tous les cours d’eau souterrains) en affirmans que la température de la Touvre est uniforme. Il a été relevé 4 degré le 11 octobre 1892, 10 degré le 2 septembre 1900, 14 degré le 23 juillet 1936 (La lèche à quinze jours d’intervalle, a marqué 8.5 et 13 degrés).

    De 1912 à 1914 une série d’analyse bactériologique a montré le danger de ces eaux, qui, depuis 1889, étaient captées pour l’alimentation d’Angoulême, après simple dégrossissage sur un lit de cailloux. Le 8 novembre 1926, un avis du Conseil Supérieur de l’Hygiène Publique a fait décider l’ozonisation des eaux de Touvre. En 2008 a eu lieu un repérage à La fontaine de Lussac d’une verticale du haut du puits Foucard à -70 mètres et – 130 mètres. Ce deuxième repérage est le plus important dans l’hypothèse d’un forage pour le pompage en eau potable de la ComAGA qui a missionnée cette expédition. Le débit moyen est de 12.8 m3/s mais il peut varier de 3 à 20 m3/s.